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Chanson de gestes

Exposition de restitution de résidence en collaboration avec la céramiste Charlotte Poulsen, Centre de la céramique contemporaine, la Borne, du 15 octobre au 22 novembre 2016
Les pièces produites en résidence prennent part à l’exposition collective j’ai rêvé le goût de la brique pilée, commissariat Sophie Auger-Grappin et Natsuko Uchino
Topo livret
Affinités organiques

Dans ses projets, Karine Bonneval s’intéresse aux expériences de l’homme sur le vivant mais aussi à la façon dont les formes végétales, animales ou humaines constituent un répertoire de références de tous temps exploités par les artistes. Déjà présentes dans certaines productions d’art populaire issues du fait main, ces influences trouvent parfois d’étranges coïncidences de vocabulaire d’un lieu de production à l’autre, pourtant resté sans contact. Karine Bonneval est passionnée par ces analogies qui ne trouvent pas d’explication, sinon par la fascination qu’exerce la nature sur l’imaginaire de l’homme.

C’est sans conteste par affinité de langage que Karine Bonneval choisit de travailler avec la céramiste Charlotte Poulsen. Installée depuis 1981 à La Borne, Charlotte Poulsen tourne des pièces qui prennent peu à peu des formes animalières. Tout d’abord poissons, oiseaux, elles se verticalisent et s’étirent en suivant le cou d’un zèbre ou d’une girafe. Sans renier leur fonction utilitaire de pichet, pot, vase, théière, etc., Charlotte Poulsen réalise des objets à toutes les échelles, autant tournés, modelés que montés à la plaque. Cette maîtrise de la technique, qu’elle n’hésite pas à panacher sans complexe dans la réalisation d’une même sculpture, l’amène également à utiliser différentes natures de terres afin de créer des effets de marbrures parfois accentuées par un travail d’écrasement de la plaque. La ligne des objets est courbe, galbée ; la liberté du geste chère aux artistes du biomorphisme est au cœur du travail et constitue un élément déterminant de la collaboration entre les deux artistes.

A La Borne, Karine Bonneval a été fascinée par le mélange des identités venues s’y installer et à cette multiplicité géographique qui la compose. Le projet Chanson de gestes constitue une récolte sonore prélevée dans l’intimité de 9 ateliers, en présence des céramistes à l’oeuvre. Élaboré au fil des rencontres, le projet s’est nourri du travail physique de l’ouvrage en train de se faire là où chaque artiste s’exprime à travers ses gestes vers la terre. Mettant en dialogue formes et oralités, paroles et gestuelles, Karine Bonneval et Charlotte Poulsen ont alors imaginé un ensemble de sculptures amplificatrices de cette matière sonore en s’appuyant sur les propriétés phoniques inhérentes à la céramique.

Le chant des céramiques
Tubes circulaires enroulés ou dressés, prolongés d’une ou plusieurs corolles évasées, les pièces puisent dans le registre floral autant que dans celui des instruments à vent. Évoquant le pétale unique de l’arum, de la plante carnivore, comme celui de la trompe d’un gramophone, les objets interpellent tout d’abord visuellement le visiteur qui s’approche spontanément et tend l’oreille pour écouter. La forme appelle la fonction mais elle est aussi évocatrice d’un univers plus large. Elle réveille au passage notre mémoire et notre capacité à nous émerveiller, comme le souvenir du coquillage qu’enfant nous avons tous porté à notre oreille pour écouter le bruit de la mer.
Dans une seconde approche, les oeuvres révèlent une autre intensité. Ce sont des murmures, des chants, des langues bien réels qui s’échappent des pavillons et activent puissamment les mécaniques de l’imaginaire. Ni connectiques filaires, ni constructions dissimulant une régie technique ne troublent l’appréhension des pièces. Autonomes, posées comme des vases à même une simple planche de bois ou une table, elles racontent pourtant chacune leurs histoires, telles des fantasmagories contées.
Cet effet est évidemment obtenu par l’hybridité technique de l’installation à laquelle Karine Bonneval a souvent recours dans ses oeuvres. Notamment récemment, dans le projet Dendromité (Berlin), déployant de longues ramifications organiques, tel un système racinaire tentaculaire dont la structure se compose d’une enveloppe de fils de différentes textures végétales renfermant une structure technique complexe invisible. La pièce s’anime au contact des visiteurs qui activent les pistes sonores prélevées dans l’environnement de dix-neuf arbres remarquables de Berlin. Par ce dispositif ambivalent, l’artiste nous propose une expérience unique, celle d’entrer en contact avec le monde silencieux de ces grands sujets auxquels nous ne prêtons rarement d’importance.
Si Karine Bonneval et Charlotte Poulsen associent des éléments a priori hétéroclites – ici la terre, matériau primitif de l’expression, renfermant un matériel high-tech composé d’un kit d’enceintes à vibration sans fil – ce n’est assurément pas pour créer un effet d’anachronisme plastique ou visuel. Au contraire, le projet réside dans la force mystérieuse du non visible. où chacun des éléments mis en présence conserve sa propre puissance d’évocation.
Gestes et récits
Citations de récits et légendes viennent nourrir l’univers de la pièce. A commencer par cette anecdote reliant céramique et écriture sonore. Elle rapporte qu’un archéologue amateur aurait entendu le bruit de la pédale et celle du moteur électrique d’un tour de potier en plaçant sur le vase terminé un stylet relié par une cellule magnétique (du type de celles utilisées dans les tourne-disques) à une paire d’écouteurs. Si en effet l’expérience a prouvé que certaines fréquences du son étaient bien conservées et qu’en terme de support, une poterie valait bien un vinyle il est cependant nécessaire de stabiliser le procédé d’inscription pour que rien ne bouge afin de pouvoir restituer le son de façon clair dans la terre.
Il n’est donc concrètement pas possible d’écouter les sons provenant d’un atelier de production d’une époque lointaine même si la science fiction a pu s’inspirer de ce phénomène pour échafauder des récits bien ficelés permettant de réactiver des périodes contestées de l’Histoire. La série américaine Xfiles a ainsi projeté dans la légende du bol de Lazare l’enregistrement dans une poterie des derniers mots du Christ.

Sans verser dans l’archéo-accoustique, d’une certaine façon, c’est aussi ce que tentent Karine bonneval et Charlotte Poulsen au travers de l’intitulé Chansons de gestes, signifiant les récits et poèmes d’épopées médiévales contés sur les place publiques. Ces fables trouvent un écho symbolique avec les histoires des potiers venus des quatre coins du monde pour rejoindre la communauté de La Borne et fonder son identité multiple.
Ici une comptine japonaise de la céramiste Machiko, plus loin une chanson hébraïque fredonnée par Maya Micenmacher-Rousseau venue elle aussi s’installer dans un hameau perdu à proximité de La Borne, ou encore la recette du hareng que George Sybesma, né en Hollande a choisi de partager…

Le projet dessine une géographie de langues et de gestes qui s’enrichissent et se nourrissent dans une logique d’interaction continue. A l’image des échanges développés dans la polyculture, consistant à cultiver plusieurs espèces de plantes dans une même exploitation, tout en réinjectant les ressources au cœur des projets,  l’exposition Chanson de gestes décrit un écosystème vivant au cœur duquel jaillit l’étincelle poétique.

Sophie Auger-Grappin

In her projects, Karine Bonneval is interested in the experiences of man on the living but also in the way in which plant, animal or human forms constitute a repertoire of references of all times exploited by artists. Already present in some handmade popular art productions, these influences sometimes find strange coincidences of vocabulary from one place of production to another, yet without contact. Karine Bonneval is passionate about these analogies which cannot be explained, except by the fascination that nature exerts on man’s imagination.

It is undoubtedly by affinity of language that Karine Bonneval chooses to work with the ceramist Charlotte Poulsen. Since 1981, Charlotte Poulsen has been living in La Borne, where she has been shooting pieces that are gradually taking on animal forms. First of all fish, birds, they verticalize and stretch following the neck of a zebra or a giraffe. Without denying their utilitarian function of jug, pot, vase, teapot, etc., Charlotte Poulsen creates objects at all scales, as much turned, shaped as mounted on the plate. This mastery of technique, which she does not hesitate to mix without complex in the realization of the same sculpture, also leads her to use different natures of earth in order to create effects of marbling sometimes accentuated by a work of crushing of the plate. The line of the objects is curved, curved; the freedom of gesture dear to the artists of biomorphism is at the heart of the work and constitutes a determining element of the collaboration between the two artists.

In La Borne, Karine Bonneval was fascinated by the mix of identities that came to settle there and by the geographical multiplicity that composes it. The Chanson de gestes project is a sound harvest taken in the intimacy of 9 workshops, in the presence of the ceramists at work. Developed over the course of the meetings, the project was nourished by the physical work of the work being done where each artist expresses himself through his gestures towards the earth. Karine Bonneval and Charlotte Poulsen then imagined a set of sculptures that amplified this sound material by drawing on the phonic properties inherent in ceramics, using dialogue between form and orality, words and gestures.

The song of ceramics
Circular tubes rolled or upright, extended with one or more flared corolla, the pieces draw from the floral register as much as from that of wind instruments. Evoking the unique petal of the arum, of the carnivorous plant, like that of the trunk of a gramophone, the objects first of all visually challenge the visitor who approaches spontaneously and reaches out to listen. The form calls the function but it is also evocative of a wider universe. It awakens in passing our memory and our ability to marvel, like the memory of the shell that we all brought to our ears as children to listen to the sound of the sea.
In a second approach, the works reveal another intensity. They are murmurs, songs, very real languages that escape from the pavilions and powerfully activate the mechanics of the imagination. Neither wired connections, nor constructions concealing a technical control room disturb the apprehension of the parts. Autonomous, set like vases on a simple wooden plank or table, they each tell their own stories, like told phantasmagoria.
This effect is obviously obtained by the technical hybridity of the installation that Karine Bonneval often uses in her works. Notably recently, in the Dendromité project (Berlin), deploying long organic ramifications, such as a sprawling root system whose structure consists of an envelope of threads of different plant textures containing an invisible complex technical structure. The piece comes to life in contact with the visitors who activate the sound tracks taken from the environment of nineteen remarkable trees in Berlin. Through this ambivalent device, the artist offers us a unique experience, that of coming into contact with the silent world of these great subjects to which we rarely give importance.
If Karine Bonneval and Charlotte Poulsen associate a priori heterogeneous elements – here the earth, primitive material of expression, containing a high-tech material composed of a kit of wireless vibration speakers – it is certainly not to create an effect of plastic or visual anachronism. On the contrary, the project resides in the mysterious force of the non-visible, where each of the elements brought together retains its own evocative power.
Gestures and Stories
Quotes from stories and legends feed the play’s universe. Starting with this anecdote linking ceramic and sound writing. She reports that an amateur archaeologist heard the sound of the pedal and that of the electric motor of a potter’s wheel by placing on the finished vase a stylus connected by a magnetic cell (of the type used in record players) to a pair of headphones. While experience has shown that certain sound frequencies are well preserved and that in terms of support, a pottery is worth a vinyl, it is nevertheless necessary to stabilize the inscription process so that nothing moves to be able to reproduce the sound clearly in the ground.
It is thus not concretely possible to listen to the sounds coming from a production workshop of a distant era even if science fiction was able to draw inspiration from this phenomenon to construct well-crafted stories allowing to reactivate contested periods of History. The American series Xfiles projected in the legend of the bowl of Lazarus the recording in a pottery of the last words of Christ.

Without falling into archeo-accoustics, in a way, this is also what Karine Bonneval and Charlotte Poulsen try to do through the title Chansons de gestes, meaning medieval tales and poems of epics told in public squares. These fables find a symbolic echo with the stories of potters who came from all over the world to join the community of La Borne and found its multiple identity.
Here a Japanese nursery rhyme from the ceramist Machiko, a Hebrew song hummed by Maya Micenmacher-Rousseau who also came to settle in a lost hamlet near La Borne, or the herring recipe that George Sybesma, born in Holland, chose to share…

The project draws a geography of languages and gestures that are enriched and nourished in a logic of continuous interaction. Like the exchanges developed in polyculture, consisting in cultivating several plant species on the same farm, while reinjecting resources into the heart of the projects, the Chanson de gestes exhibition describes a living ecosystem at the heart of which springs the poetic spark.

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