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KARINE BONNEVAL CULTIVE SON JARDIN

Karine Bonneval est de son temps. Karine Bonneval a les convictions de son temps. Elle épouse les combats de sa génération. Elle les assume avec l’enthousiasme et le dynamisme de la jeunesse. Elle les maintient à distance avec le décalage et l’approfondissement de la maturité. Nul besoin cependant d’exégèse pour appréhender son travail. Il peut d’emblée charmer ou alarmer ; susciter curiosité et amusement, ou rejet et malaise. Il ne laisse pas indifférent, et ce n’est déjà pas rien. Au second regard, son ambiguïté interpelle, interroge. Il n’est pas là pour fournir des réponses toutes prêtes, clés en main, tranchées, manichéennes. Il ne propose pas de solutions catégoriques, ne juge pas ; il pose des questions. Insidieuses. Complexes. Il apostrophe celui qui accepte d’aller plus avant, de remettre en cause ses préjugés et ses certitudes. Celui qui veut bien se livrer à une introspection honnête sur ses postures standardisées – normatives ou hypocrites – sur son rapport au vivant et à la place à assigner à l’humain, entre confiscation et assujettissement d’une part ;  de l’autre, accompagnement respectueux et préservation raisonnée et raisonnable de la nature. Une nature dont chacun ne sait que trop, finalement, sauf à être naïf et angélique, qu’elle n’existe plus dans sa virginité idéale, voire qu’elle n’a jamais existé comme telle depuis que l’homme est homme, si ce n’est dans nos imaginaires nostalgiques, dans un lointain paradis terrestre chimérique. Ce sont ces stéréotypes que mettent en scène les œuvres de Karine Bonneval, qui exhibent cette ambivalence et qui clament le péril de formules langagières dont se gargarisent scientifiques, politiques, écologistes. Spécialistes comme profanes. Tel le mot « protection » qui, sous couvert de respect de l’environnement, affiche aussi une domination condescendante, une suprématie de l’humain sur le végétal. Et la force émouvante de la pratique de Karine Bonneval, de sa croisade artistique, émane de ce que, jamais, elle ne se positionne en donneuse de leçons, en Madame je sais tout, mais s’avoue humblement empêtrée et écartelée dans ce trouble et troublant antagonisme.
Risible, notre époque se crée un éden maraîcher, un discours fictionnel sur les bienfaits d’autant plus appréciables des végétaux comestibles qu’ils sont associés à des gestes de culture et de cueillette d’antan. Quel antan ? Quelle symbiose ? Pitoyables, les errants déboussolés de la globalisation rêvent, ces impotents aux racines sectionnées, de terroirs féconds, d’ancrages nourriciers. Dans ce dérisoire village mondial, ils se croisent, et leurs chemins croisent d’autres migrants, les plantes expatriées, colonisées, colonisantes. S’il a d’aventure existé, il est loin, ou sur une autre planète, le temps du « Petit Prince » où les fleurs restaient immobiles et, dans leur ignorance fanfaronne ou leur sagesse intemporelle, disaient des hommes qu’ « on ne sait jamais où les trouver. Le vent les promène. Ils manquent de racines, et ça les gêne beaucoup ».  Clairvoyance dans ce constat que « les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands ». Fleurs, fruits, légumes, plantes ornementales sont devenus, au même titre que les produits manufacturés, « des choses toutes faites». Certes, lobbies agro-alimentaires et pharmaceutiques qui jouent avec le feu démiurgique sont dans le collimateur : création d’hybrides, de prototypes ; greffes monstrueuses et difformes ; production massive de plantes modifiées, « bonifiées », rectifiées ; manipulation génétique ; banalisation internationalisée pour un exotisme bon marché. Frelaté. La rentabilité coûte que coûte prévaut sur la santé publique, le bien-être du végétal et l’environnement. Dommages collatéraux. Foin de l’éthique ! Connivence ou résignation de consommateurs avides de prix cassés, de variétés nouvelles et de saveurs inédites, d’originalités saugrenues, d’agrément alimentaire et de disponibilité en toute saison. Entre dire et faire. Complicité.
La démarche de Karine Bonneval est originale parce qu’elle contient sa propre remise en cause : est-elle amour inconditionnel de la nature ? Croyance quelque peu animiste ? Rêve tropical ? Défense et illustration du végétal par la dénonciation de la colonisation, de la domestication du vivant ? Certes, elle est tout cela. Elle est aussi attrait pour les cabinets de curiosités et les jardins botaniques. Elle est manipulation torturante, prothèse monstrueuse, harcèlement et acharnement esthétiques et thérapeutiques. Un mélange pervers de dorlotement maternant, d’embellissement et de maltraitance, d’incarcération en serre. Elle est encore humour et dérision, voire cynisme. Les phylloplasties, par exemple, sont à la fois des plantes et des personnes, des créatures aussi dérangeantes et inquiétantes que le sont les végétaux et les humains. Avec lucidité et en toute connaissance de cause, Karine Bonneval se met dans le même sac que ses contemporains et se donne du grain à moudre autant qu’à eux. Ni meilleure, ni pire, plus consciente certainement.
Ce que construit l’œuvre de Karine Bonneval ne peut qu’intriguer: d’abord par cette stratégie du détournement. Dans cette approche, il s’agit, bien sûr, d’une proposition esthétique doublée d’une intention de mettre le doigt là où cela fait mal. Il n’est pas question d’une dénonciation à l’emporte-pièce et tous azimuts des travers, permanents ou anecdotiques, de l’humanité, mais d’une invitation, peut-être optimiste, jamais crédule, à la réflexion, à la prise de conscience, sans rien de coercitif. Nullement déontique, cette attitude n’est rendue possible que grâce à une solide connaissance, à un soubassement érudit de la botanique, de l’écologie, des ethnies primitives et de leurs rites. Ce ne seraient, sinon, que cris du cœur. Et, pour ne pas pontifier, l’humour et la dérision lui sont de précieux alliés : jeux avec et sur les mots / maux, les matières et les formes, sans gratuité, mais avec une visée polysémique créatrice et non lourdement didactique. Allusion, illusion plutôt que prosélytisme. Surtout, une volonté affirmée de ne pas prémâcher, décortiquer, de ne pas donner l’air de trop y toucher. Au regardeur de butiner, de s’alimenter selon son appétence, au gré de ses besoins et envies, de ses compétences, en picorant ou en s’emplissant la panse, de trouver à glaner, voire de passer outre.

Solange Clouvel, août 2014

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