menu

Saccharumania

Saccharumania qui se déploie dans la salle du conseil et dans la bibliothèque du château, est une série de sculptures réalisées en sucre installées dans des globes transparents sur pieds de bois tournés.
Le nom et la forme de ces objets réalisés pour Chaumont font directement référence à une mode anglaise, la ptéridomania. A l’époque où la comtesse de Broglie achète le château de Chaumont, la mode des terrariums pour y cultiver des plantes délicates venues de contrées lointaines explose dans la bourgeoisie victorienne.
S’inspirant des Wardian cases – ces serres portables qui ont permis de transporter et de conserver vivants de nouveaux specimen végétaux venus par la mer d’outre Atlantique –les créateurs de mobilier rivalisent alors d’extravagance pour composer du mobilier à végétaliser pour les intérieurs victoriens. Dans ces écrins compliqués s’installent principalement des fougères (les pteridophytes du nom), mais aussi des plantes rares ou étranges, comme les plantes carnivores.
Ces dernières m’intéressent particulièrement par les mythes qu’elles ont pu véhiculer dans l’imaginaire européen (plantes mangeuses d’hommes ) et le baroque de leurs formes sophistiquées. On peut parler d’une plante de caractère, qui cache sous ses atours un piège mortel pour les insectes et parfois même les petits mammifères : une plante forte en quelque sorte, qui répond au flower power qui est la thématique de cette année à Chaumont sur Loire.
La salle du Conseil a été aussi le lieu de bals extravagants qui répondent parfaitement aux formes et à l’époque d’inspiration de saccharumania. On peut imaginer que la comtesse de Broglie, grande collectionneuse de plantes exotiques, aurait pu collectionner elle aussi ces victorian wardian cases.
Cette idée du microcosme « naturel » que l’on peut avoir dans son salon montre notre inconditionnel besoin de possession et d’utilisation du vivant, mais c’est aussi un signe de notre fascination pour ce monde du végétal qui reste à explorer encore aujourd’hui.

La matière sucre illustre notre rapport complexe, en tant qu’occidental, avec les végétaux.
Le sucre est, en terme de tonnage, la première production agricole mondiale, et la plante d’origine, saccharum officinalis, prélevée à l’origine dans la nature pour en faire la culture, a aujourd’hui complètement disparu à l’état sauvage.
En Europe, la culture de la canne à sucre a été à l’origine d’une double déportation, celle du végétal bien sûr, importée pour en faire la culture sur l’ile de la Réunion par exemple, mais aussi et surtout celle de milliers d’esclaves chargés de la cultiver et de la transformer en sucre.
En effet, historiquement, ce produit qui fait partie aujourd’hui des produits de base très bon marché, était nommé sous Napoléon « l’or blanc », et fit l’objet de guerres entre nations.
Mes sculptures en sucre moulé gardent cette préciosité ambigüe, inscrite dans le côté pailleté et délicat du sucre raffiné.

« Le sucre est notre plaisir et l’une des pires plaies de l’humanité. L’être humain aime le sucre. Il le cherche frénétiquement depuis la préhistoire. Alexandre, conquérant de la Grèce, rapporte la canne à sucre de l’Inde, qu’il acclimate en Méditerranée avant que les colons ne la cultivent aux Antilles. Ils instaurent avec la complicité des chefs africains le pire des esclavages. Napoléon ruine le commerce triangulaire qui a tant enrichi Nantes et Bordeaux en poussant Delessert à développer la betterave à sucre. Mais la plaie de l’esclavage met encore un demi-siècle avant de se refermer.
Aujourd’hui, nous mangeons trop de sucre et le diabète est l’une des maladies les plus redoutables de l’humanité. Il faut se méfier du sucre. »

Gilles Fumey, 2013, catalogue passe-moi le sel ! à propos d’une installation de Karine Bonneval, Makarka

Ainsi cet aliment issu du végétal qui évoque la gourmandise est très ambivalent, comme les plantes carnivores qui cachent leur jeu : qui mange qui ?
C’est aussi bien sur une référence à l’histoire de la famille Say, car Marie Charlotte Constance Say, propriétaire du château était la petite fille de l’industriel du sucre Louis Say qui a fait fortune grâce à la canne à sucre, puis à la betterave. En France, la solution au blocus britannique fut de développer la culture de la betterave : le sucre blanc que nous consommons en est issu encore aujourd’hui. La betterave sucrière est aujourd’hui la première culture industrielle de France.
Il est toujours intéressant de se pencher sur notre histoire pour comprendre la société actuelle…

/