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On apprenait récemment dans les médias une nouvelle pour le moins déconcertante, celle de la future présentation au public d’un hamburger produit à partir de cellules souches bovines. Le laboratoire néerlandais à l’origine de cette annonce n’est, certes, encore qu’au stade de l’éprouvette, mais on sait que les bouleversements qui s’opèrent dans les sciences actuelles sont comparables à de véritables révolutions, bien difficiles à appréhender pour le commun des mortels. De la même manière que notre perception de l’univers ne cesse de s’accélérer dans sa relativité, la vision de notre place microscopique au sein du cosmos et le sentiment de l’infini mystère qui nous entoure, n’en finissent plus de ne former qu’un seul faisceau, celui du doute généralisé, des états multiples et « superposés » du vrai et du faux, du matériel et de ce qui ne l’est pas, du perceptible et de l’invisible…

Une rupture épistémologique par jour, ou presque ! Manger de la vraie viande, qui ne serait plus le résultat de l’élevage et de l’abattage d’une bête vivante nous semble peut-être bien étrange aujourd’hui, mais au fond de nous-même, nous savons bien que des bouleversements bien plus importants ont déjà eu lieu, auxquels nous ne prêtons quasiment plus attention.

La différence entre l’artificiel et le naturel, « problème » philosophique discuté au moins depuis Platon, reste souvent caricaturé dans les médias, car c’est la visibilité contemporaine et contingente des phénomènes qui attire notre attention : dérive des chirurgies esthétiques, explosion de la communication numérique, mécanisation systématique, rationalisation de l’élevage, de l’agriculture, exploitation inconsidérée des ressources naturelles… qui seraient opposés à une idée « supérieure » que nous nous ferions de nous-même, de nos origines et de notre environnement.

Mais notre vraie nature, où est-elle vraiment, et s’est-elle jamais manifestée ? Sommes-nous plus artificiels aujourd’hui qu’il y a cent, mille ou cent mille ans ? Pour défendre l’idée d’une nature « essentielle », encore faudrait-il être sûr qu’elle ait jamais existé… que ce ne soit pas l’image idyllique et pleine de modernité que le vingtième siècle a inventé, ni celle, ténébreuse, qui se dessinait au creux du dix-neuvième, ni celle ébloui de croyances, du Moyen-âge, ou encore ce que l’on fantasme aujourd’hui de l’aube de l’humanité…

Au mieux sommes-nous à peu près sûr que cette nature, la moitié d’entre nous l’a toujours éprouvé dans la crainte et dans l’adoration, et l’autre, dans le plus profond mépris de ses occultes caprices.

C’est justement entre ces deux pôles qu’il faut regarder le travail de Karine Bonneval, qui a habilement situé sa pratique dans ce qu’on pourrait appeler le « double-fond » de ces interrogations sur le naturel et l’artificiel. Car l’artificiel est bien le produit d’une habileté humaine, d’une technè dans un espace anthropocentré ; c’est une intervention délibérée de l’homme sur le vivant par opposition à ce qui serait mû par une nécessité intérieure, une cause naturelle donc, indépendante d’une intervention extérieure. La série « phylloplastie » de l’artiste en serait une sorte d’illustration, puisqu’elle intervient sur des plantes vivantes en les augmentant d’accessoires empruntés à l’univers cosmétique et ornemental : faux-cils, faux-ongles, mèches de cheveux, ou encore boucles d’oreilles.

Le résultat doit s’observer dans le temps, il ne se limite pas à un simple assemblage : les plantes intègrent en effet ce rajout et continuent de vivre et de se développer naturellement.
A la Maréchalerie, Karine Bonneval proposait d’observer cette lente « expérience » dans une installation en forme de serre, qui s’organisait à la fois comme un cabinet d’amateur et comme un rayonnage de laboratoire, une évocation de l’univers fantasque et inoffensif du collectionneur humaniste, tout autant qu’un exposé inquiétant sur les manipulations génétiques opérées par les grandes industries.

Dans ce dispositif à double-fond donc, l’artiste ne nous proposait pas de jugement : car pour trancher moralement cette question de la manipulation du vivant, il nous faudrait pouvoir sortir de l’immédiateté de notre époque et engager une réflexion sur notre histoire et nos désirs bien incompatible avec les structures contemporaines de nos sociétés.

En revanche, Karine Bonneval replaçait le geste artistique à l’endroit précis où il peut participer à la compréhension du monde que nous fabriquons. Bien plus à côté qu’à l’extérieur, une intervention à la fois légère, curieuse et complexe dont le sens reste adressé aux générations qui nous remplaceront.

Gaël Charbau, 2012, Catalogue de l’exposition « je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs inexplorés », la Maréchalerie, ensa-v, Versailles

 


 

 

En visitant en 1998 une exposition consacrée par le Centre Canadien d’Architecture de Montréal à l’histoire et aux enjeux de la pelouse en Amérique du Nord, qu’elle ne fut pas ma surprise de découvrir parmi les trésors scénographiés par les architectes Diller + Scofidio que des pelouses synthétiques pouvaient aussi être frappées de « maladies »: « Comme le gazon naturel, on le fabrique selon des normes strictes de performance qui en déterminent le tissage, la densité, la texture, la résistance ainsi que la forme et la longueur des brins. Mais il comporte ses propres inconvénients : le Poly Turf du stade Orange Bowl a viré au bleu clair et ses brins ont fondu au chaud soleil de la Floride, tandis qu’un terrain de football du Tennessee est devenu entièrement noir. Pour les athlètes, le gazon synthétique est aussi nettement moins indulgent que l’original. Beaucoup ont souffert de brûlures et de cloques, et l’on a rapporté de multiples entorses, infections et blessures graves à la tête. L’association des joueurs de la National Football League a d’ailleurs réclamé un moratoire sur la pose de gazon synthétique et demandé que les terrains artificiels soient déclarés dangereux. Beaucoup de joueurs et de supporters souhaitent ainsi revenir au gazon « naturel »[1].» La botanique chimique n’était-elle pas la solution ? Amusons-nous aujourd’hui de cette naïveté enjouée pour le tout pétrochimique des années 1960, des avantages d’une pelouse Tupperware™, nous renouvelons tous les jours les mêmes exploits sous des atours plus ou moins raffinés toujours plus nombreux. Cette petite histoire des déboires de la pelouse artificielle démontre surtout que les affaires d’écologie et de nature ne souffrent pas vraiment les positions binaires et manichéennes des bons et des méchants. Pourtant, le discours écologiste actuel continue de recourir aux sempiternelles stratégies du bien et du mal. Avec toute l’efficacité qu’on lui sait comme le démontre avec brio le sociologue des choses de la nature et de l’écologie, Raphaël Larrère tentant courageusement de savoir s’il existe une bonne et une mauvaise biodiversité[2]. On sent derrière cette question déjà poindre le point de vue moral, du moins éthique, qui peut aller jusqu’à alimenter des prises de positions douteuses quant à une vision positiviste de l’autochtonie et une autre, franchement péjorative, voire raciste, des migrations botaniques et fauniques. Pourtant, comme le précise Larrère : « Il n’empêche que cette longue histoire d’introduction d’espèces exotiques ne s’est pas traduite par une série ininterrompue de désastres. Il y aurait eu ainsi entre 20 000 et 200 000 espèces végétales introduites dans les îles Britanniques, dont la plupart ne se sont pas adaptées au climat : sur les 1200 espèces qui sont parvenues à s’installer durablement et qui ont enrichi la flore de Grande-Bretagne, 15 seulement sont considérées comme des « pestes végétales »[3]. Coupe à moitié vide, coupe à moitié pleine, la distance est ici primordiale. Un bien pour un mal dit l’adage populaire. Tel est aussi le crédo de Karine Bonneval dont le terrain de prédilection est celui de l’ambiguïté, construites entre dérives du plausible, délires d’anticipation, cas fictifs et réalité surréaliste, hiatus entre prévision et prédiction. Tous ces ingrédients composent le terreau fertile de sa botanique vernaculaire, sa phylloplastie comme elle l’appelle, un art de la bouture extrême, entre mise en garde et doux rêve, un art du contrôle de la nature jusqu’à la contention sadique. Trouble obsessionnel naturaliste, voilà comment on pourrait qualifier la pratique déviante de Karine Bonneval. On ne sait jamais sur quel pied danser dans l’Hortus conclusus qu’elle s’est construit dans le pavillon de la Maréchalerie. Ephémère et gracile serre translucide où d’inquiétantes ombres viennent nourrir l’imaginaire d’un incubateur et des pires manipulations génétiques qui y sont possibles. N’a-t-elle pas filmé un savant fou s’injectant de la sève dans un douteux espoir mélioriste ? C’est un philodendron qui a ouvert la voie de ses expérimentations, une plante exotique banale (un comble lorsqu’on y pense), reine des salles d’attente des années 1970 et 1980, gloire aujourd’hui déchue mais qui aura marqué tous les esprits et les grands moments d’ennui. Puis elle s’est emparée de dizaines d’autres plantes bon marché – Anthurium, Epipremnum, Sansevieria ou langue de belle-mère, Tradescantia, Zamioculcas –, élevées à coups de trique en Amérique du Sud, en Asie, en Afrique, plantes au bilan carbone désastreux (une plante peut-elle alors être écologiquement vertueuse ?) pour sursoir au bon goût de nos pulsions décoratrices. Leurs feuilles presque cirées pourraient les faire passer pour des ersatz impérissables à l’entretien inexistant mais ces plantes exotiques sont bien vivantes, modifiés à coups de colle, de greffes étranges qui les font apparaître comme des trophées macabres. Longs cils ravageurs, mèches de cheveux au blond peroxydé, faux ongles, les plantes arborent des parures plus ou moins discrètes, possible nouveau chaînon manquant darwinien. On l’a longtemps cherché et fantasmé entre l’homme et l’animal depuis la publication de son Origine des espèces de 1859, qui a conduit certains opportunistes à exposer dans des Freak Show d’un goût douteux des hommes et des femmes atteints d’hypertrichose et d’hirsutisme sévère comme chez la petite Krao, promue femme-singe par un « bienfaiteur » comme Barnum. Mais si le chaînon manquant était plutôt végétal ? Brian Aldiss dans Le monde vert, opus science-fictionnel de 1962, l’avait déjà pensé au cours de cette épopée délirante au milieu d’une canopée hostile. Karine Bonneval en propose une forme moins agressive de prime à abord (embusquée sous des atours girlies), paraboles d’un asservissement de la nature, du pillage biologique et botanique auquel s’adonne la pharmacopée industrielle, des ravages de la monoculture intensive. Sa « ménagerie » compose aussi une métaphore de cette écologie superficielle que le Norvégien Arne Naess fustigeait déjà en 1973 dans son plaidoyer pour une écologie profonde[4]. L’attaque cosmétique de Karine Bonneval formalise un écho critique aux mesurettes décoratives adoptées par bien des gouvernements incapables de résister aux sirènes des lobbies pharmaceutiques, aux intérêts économiques souverains. L’écologie appliquée au politique et son art du maquillage vert et de ses prises de décisions segmentées, rapides, spectaculaires et inefficientes à la longue. Il ne s’agit pas ici de condamner toutes les mesures écologistes mais bien d’insuffler un peu d’outrance, d’humour dans un monde vert culpabilisant et souvent pontifiant. Et parce que les choses ne sont pas si simples, Karine Bonneval a fait appel à un nez de la grande parfumerie française (Alienor Massenet) pour créer deux odeurs, l’une à bases d’essences naturelles (bonnes ?) pour illustrer l’odeur du corps humain sale et l’autre à base de molécules de synthèse (mauvaises ?) pour s’imaginer un sous-bois. L’artiste ne joue pas la compétition basique ici, les deux odeurs se chevauchant, se mêlant dans une sorte de cocktail dont on doute qu’il soit aphrodisiaque. Impossible de différencier le vrai du faux, de plaquer un jugement de valeur, de se positionner. Ce conditionnement olfactif nous emmène dans l’univers d’À rebours écrit par Joris-Karl Huysmans en 1884 où son personnage Des Esseintes s’adonne à la recréation.

La phylloplastie de Karine Bonneval n’autorise pas d’avis tranché, pas plus qu’elle même ne s’autorise à donner des leçons de bonne conduite. On se recroquevillerait bien sur le terrain de la maltraitance mais aucun des spécimens n’a ici été torturé, tous continuent leur croissance, nullement gênés par ces nouveaux attributs et falbalas de pacotilles. La nature s’adapte, c’est bien connu. Une petite leçon de chose que l’on aime fréquemment rappeler, façon aussi de se dédouaner des pires vicissitudes qu’on lui inflige. Et de se replonger dans l’Histoire Naturelle de Max Ernst, collection de planches frottées en 1925, centre-trente quatre élucubrations botaniques empruntant à la nomenclature scientifique, aux théories de Darwin, aux visions fantastiques de Camille Flammarion. Karine Bonneval en digne héritière suit son chemin sous l’ère de l’anthropocène[5]. Max Ernst avait nettement pris position par rapport à Ernst Haeckel, l’inventeur de l’écologie en 1866, qui défendait que les productions de la nature relevait de l’art[6] en affirmant au contraire que le pouvoir démiurgique était entre les mains des artistes. Karine Bonneval prolonge cette histoire « naturelle » en faisant sien le génie botanique.

Bénédicte Ramade, 2012

Catalogue de l’exposition « je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs inexplorés », la Maréchalerie, ensa-v, Versailles

 


[1] Texte de présentation de “Surface du quotidien : La pelouse américaine”, exposition de Beatriz Colomina, Elizabeth Diller, Alessandra Ponte, Ricardo Scofidio, Georges Teyssot et Mark Wigley, tiré du site du CCA. 16 juin 1998 au 8 novembre 1998. http://www2.cca.qc.ca/pages/Niveau3.asp?page=lawn&lang=fra

[2] Raphaël Larrère, « Y-a-t-il une bonne et une mauvaise biodiversité ? », in Hicham-Stéphane Afeissa (dir), Écosophie, la philosophie à l’épreuve de l’écologie, collection « Dehors », éditions MF, 2009, pp. 149-165.

[3] id.ibid., p152.

[4] « The Shallow and the Deep, Long-Range Ecology Movement. A Summary »

[5] Suivant l’holocène, l’anthropocène est une « ère dans laquelle l’homme est devenu la principale force géophysique de la planète, capable de modifier son environnement » selon Claude Lorius et Laurent Carpentier dans l’ouvrage paru chez Actes Sud en 2011, Voyage dans l’anthropocène: Cette nouvelle ère dont nous sommes les héros. L’idée avait déjà été avancée en 2002 par le prix Nobel de chimie, Paul Crutzen.

[6] Kunstformen der Natur, 1904.

 


 

A mi-chemin entre le laboratoire et le jardin d’acclimatation, l’installation de Karine Bonneval est une surface énigmatique où il est question d’exotisme, de nature et d’artifice, de frontières ontologiques. Pour la rendre intelligible, on peut tenter de mobiliser les mots et les concepts des sciences humaines : l’ambiance est propice à un exercice d’ethnologie conjecturale.

Trickster

Le Trickster, personnage mythique, est une sorte de démiurge habité par des pulsions contradictoires.  Solennel et comique à la fois, il crée le monde et en même temps le détruit. Il fixe les règles et s’empresse de les transgresser. En parcourant les parois végétales de la serre conçue par Karine Bonneval, on croirait pénétrer dans l’atelier d’un Trickster mettant au point de nouvelles créatures. L’effet de ces expérimentations est ambivalent. On est attiré par le charme de ces hybrides qui synthétisent, dans une sorte de nouvel ordre écologique, l’humain et le végétal. On contemple avec ravissement le résultat plastique de ces xénogreffes qui oscille entre l’esthétisation du banal (certaines plantes sont des « pures merveilles ») et la mise en ridicule (d’autres font penser à ces chats à lunettes roses des cartes postales ou à ces singes habillés en PDG). Et on pense à Frankenstein : un Frankenstein inspiré qui aurait passé sa nuit à  Jardiland.

Pur et impur

Mais ce plaisir des yeux et de l’imagination s’accompagne (c’est toujours un réflexe de non-initié) d’un sens d’impureté. Le pur et l’impur, écrit Marie Douglas, ne dépendent pas d’une qualité intrinsèque des substances et des êtres, mais de leur agencement : on perçoit comme « impure » une entité qui n’est pas à sa place, qui met du désordre, qui  bouleverse les catégories ordinaires, qui réunit en elle, scandaleusement, ce qui doit rester séparé. Or, ces transgressions catégorielles, chez Karine Bonneval, se proposent à tous les niveaux.

Domestique/sauvage

Elles touchent, par exemple, à l’opposition, fondamentale dans la vision du monde occidentale, entre le domestique et le sauvage. Pour représenter l’univers végétal, l’artiste a choisi des espèces tropicales, celles-là mêmes que les ancêtres des ethnologues, les membres de la Société des Observateurs de l’homme, ramenaient de leurs voyages et mettaient en culture, entourées de tous les soins, dans leurs jardins botaniques. Mais aujourd’hui, privées de leur aura tropicale et reproduites à l’infini, ces mêmes plantes exotiques constituent ce qu’il y a de plus courant, de plus  ordinaire. Casanières, pantouflardes, bourrées d’engrais chimiques, elles sont aux plantes sauvages ce que le caniche est au fauve.

Exotisme

Comment leur restituer l’exotisme perdu ? En poussant la domestication à son extrême. D’un côté Karine Bonneval « domestique » le naturel  en le tirant, par ses prouesses chirurgicales, du côté de la culture. De l’autre, par cette artificialisation, elle le repousse vers l’altérité.  L’altérité des plantes – c’est un paradoxe – est produite par leur « humanisation ».

Rituel

Une autre impression  se superpose à la précédente : être confronté à une activité cérémonielle. La disposition ordonnée des pots fait penser au culte agraire d’un peuple d’horticulteurs nourrissant, dans un espace consacré,  des plantes matricielles, des prototypes.

Trophée

Cela rappelle aussi, c’est plus macabre, le traitement des restes de l’ennemi dans certaines sociétés, elles aussi tropicales. Les longs cheveux qui décorent une famille de misères (tradescantia fluminensis) font penser  aux tsantzas, ces têtes miniaturisées, apprivoisées par de procédés magiques, embellies et traitées avec tous les honneurs, qui ont  fait la réputation des Jivaros. Si on pense à des trophées c’est que ces plantes aussi, soustraites à leur destin, embellies et bichonnées, remplissent une fonction allégorique : elles nous envoient des messages sur la condition naturelle (elles nous montrent, pour citer les propos de l’artiste, «comment l’homme a toujours voulu s’approprier le vivant »). Elles nous parlent aussi du naturaliste (au double sens, d’expert botanique et de taxidermiste) qui dénonce la colonisation du vivant tout en procédant dans cette même direction.

Inversion symétrique

La comparaison peut aller encore plus loin. Les Amazoniens empruntent au monde de la nature les matériaux (plumes d’ara, fibres de palmier, graines de coco …) pour se décorer. Dans une relation symétrique inversée, c’est aux humains que Karine Bonneval emprunte les cils, les ongles et autres prothèses artificielles censées embellir ses végétaux.

Animisme

Et après, forcément, on pense au rapport « dialogique », « intelocutoire », instauré avec ces créatures chimériques qui répondent aux manipulations de l’artiste par une forme de consentement (liftées et tripotées, elles ne se laissent pas aller, elles acceptent la prothèse). On a l’impression, pour jouer encore un peu sur la métaphore amazonienne, de se promener dans un univers animiste, où toute entité, de l’humain à l’humble objet,  est douée d’un esprit, d’une intériorité comparable à la nôtre : un univers non-cartésien où les frontières entre les êtres font l’objet d’une négociation perpétuelle.

Métamorphoses

Souvent, dans les mythes et le folklore, la transformation en plante ou en animal est le résultat d’une sanction.  Dans sa descente aux enfers, Dante Alighieri pénètre dans un bosquet parfaitement « animiste » où chaque plante recèle l’esprit d’un damné. C’est le bosquet des suicidés et des dissipateurs. Si on casse une branche, le pénitent gémit. On pourrait se demander si les plantes « améliorées », « plus belles que nature » de Karine Bonneval n’auraient pas envie, elles aussi, de gémir. On pourrait aussi se demander ce qu’elles ont fait, pour rester dans le domaine de la métempsychose, pour finir dans cet espace concentrationnaire, belles et ségréguées, comme dans un  harem.

Action directe et positive

Ce qui nous amène à des questions d’ordre éthique. Pour différencier les visions du monde occidentale et orientale, l’anthropologue André-Georges Haudricourt  opposait deux manières de penser l’action sur la nature. D’un côté, l’attitude interventionniste de l’Occidental, qui « gère » les plantes et les animaux en les transformant et en les corrigeant.  La figure  paradigmatique, pour illustrer cette posture, serait  celle du berger, qui « gouverne » son troupeau, sélectionne les meilleurs et punit les déviants (Haudricourt qualifie cette attitude d’« action directe et positive »). L’esprit oriental, en revanche serait bien illustré par l’action « maïeutique » de l’horticulteur qui, loin d’imposer sa volonté à ses ignames en les confinant dans un espace préétabli, se limite à créer les conditions propices à leur épanouissement (c’est ce qu’il appelle « action indirecte et négative »).

Le bien être végétal

Dans cette même perspective, on pourrait s’interroger sur la nature des soins que Karine Bonneval réserve aux « non-humains », aux « étants » (ce sont les termes tout récents utilisés par les ethnologues  pour ne pas discriminer les espèces) qui peuplent son installation. Exerce-t-elle sur ces plantes, mais pour leur bien, le pouvoir tyrannique du démiurge (« action  directe et positive ») ?  Faut-il considérer ses « rajouts » comme une manière de seconder les plantes en portant encore plus loin leur « vocation », leur « projet   esthétique » (« action indirecte et négative ») ? Les deux choses à la fois, peut-être : d’un côté, en amont, on imagine le plaisir manipulatoire inhérent à toute forme de domestication : dans leur anthropo-dépendance, ces monstres végétaux ne sont pas sans nous rappeler ces oiseaux de concours, de plus en plus artificialisés, dont les fonctions physiologiques dépendent désormais de la bienveillance et de la disponibilité de leur maître. De l’autre côté, on imagine, dans la préparation même de cette œuvre végétale, des sentiments proches de la complicité et du maternage : le geste tendre et affectueux d’une amie qui aide ces plantes anonymes à « se mettre en valeur », à « se faire belles » (comme la bonne fée qui vient au secours de Cendrillon qui n’a pas d’habits pour se rendre au bal).

Acharnement thérapeutique

On pourrait aussi soupçonner, c’est l’hypothèse la plus cynique, que les plantes, bien qu’omniprésentes dans l’installation, ne soient pas le vrai objet des préoccupation de Karine Bonneval, qu’elles soient là tout juste comme des porteuses de signes,  des simples « sémaphores ». Et d’ailleurs, comment se portent-elles ? Bien, on vient de le dire. Mais pas toutes. Rangées dans un coin, certaines « beautés » ont l’air un peu glauque, maladif. Loin d’être un inconvénient, il pourrait s’agir d’un effet désiré : sortes d’Icare dont les ailes commencent à fondre, ces ratées de la cosmétique nous révèlent la vanité de nos desseins démiurgiques et, par là, notre finitude.

Sergio Dalla Bernardina, 2012, Catalogue de l’exposition « je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs inexplorés », la Maréchalerie, ensa-v,Versailles

 

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